Vente directe en ligne, externalisation et sous-traitance font des émules parmi les éditeurs

Libraires et diffuseurs face aux éditeurs juridiques : une marge de manoeuvre de plus en plus étroite

De grands éditeurs juridiques relèguent les intermédiaires aux tâches les moins rémunératrices

Lundi 24 janvier 2005, par Emmanuel Barthe // L’édition juridique

Un sous-traitant à la place de l’éditeur

Depuis quelques années, je me suis aperçu que mes abonnements et commandes permanentes ("permanent order") chez l’éditeur néerlando-anglo-saxon Kluwer Law International (KLI, devenu Kluwer Law-Aspen) me parvenaient par l’intermédiaire d’une société basée en Angleterre, Extenza-Turpin [1], qui gère les produits de KLI pour l’Europe et appartient au groupe d’agences d’abonnements Royal Swets & Zeitlinger [2]. Ce diffuseur et gestionnaire d’abonnements — on peut même parler ici d’externalisation et de sous-traitance globale [3] — a tout d’abord diffusé leurs abonnements à feuillets mobiles ("looseleaf editions") puis leurs cédéroms et leurs traités [4], puis est devenu mon unique interlocuteur commercial. Kluwer ne vend et diffuse plus en direct que ses bases et ouvrages en ligne et sa librairie en ligne. Pour le reste, on m’impose donc un intermédiaire. Qui, précision utile, n’a pas de marge de manoeuvre sur les prix ...

Des libraires moins libres

En sens inverse, je ne peux plus commander à mon libraire parisien habituel des ouvrages étrangers, surtout s’ils sont publiés par de grands groupes d’édition anglo-saxons comme Sweet & Maxwell [5] ou Kluwer. Il n’est tout simplement pas servi. Ou bien cela prend plusieurs mois ... En revanche, d’après Litec (groupe LexisNexis-JurisClasseur), leurs deux librairies parisiennes peuvent passer des commandes d’ouvrages anglais (Butterworths, qui fait partie du même groupe que Litec, mais aussi Sweet & Maxwel, filiale du concurrent Thomson). Francis Lefebvre pratique, depuis longtemps, des remises aux libraires sur ses ouvrages très inférieures à elles des autres éditeurs. Lamy a fermé courant 2004 sa librairie Droit & Santé. Et Dalloz a exilé il y a déjà 7 ou 8 ans son entrepôt parisien en banlieue et les libraires parisiens ne peuvent donc plus me fournir le jour même. [6]

Les libraires français sont d’autant plus vulnérables face aux éditeurs qu’une part croissante de leurs fonds leur échappe : en France, ouvrages à mise à jour, revues [7], cédéroms, bases de données et ouvrages en ligne juridiques sont quasi-uniquement commercialisés par les éditeurs eux-mêmes. Les éditeurs évitent d’en confier la vente aux libraires, et les rares commandes par l’intermédiaire des libraires sont découragées par des délais identiques à ceux pratiqués pour les particuliers, donc sans avantage à utiliser le "canal" libraire.

De plus, les grands distributeurs de livres [8] en France ne sont plus que trois et sont désormais chacun propriété d’un grand groupe d’édition. Ils diffusent une large part des éditeurs de livres de droit :

  • Sodis, le distributeur de Litec, est une filiale de Gallimard (groupe familial indépendant) (toutefois, la diffusion de Litec a été confiée depuis juillet 2004 au département Géodif d’Eyrolles, un acteur de moindre taille [9]
  • Editis (plus précisément, l’ex-département Diffusion Internationale de Vivendi Universal Publishing Services, devenu Interforum), racheté en 2004 par Wendel Investissement à Hachette (groupe Lagardère) est resté le distributeur de Dalloz (groupe Hachette Livre) (et était son propriétaire) [10]
  • Le Seuil, enfin, qui a été récemment racheté par l’éditeur La Martinière pour devenir Volumen. Ce rachat a d’ailleurs posé, de août 2004 à mi-janvier 2005, un problème supplémentaire aux libraires : Le Seuil était le diffuseur du groupe Petites affiches-LGDJ-Montchrestien-Defrénois-Joly, tâche reprise par Volumen, le nouvel outil de distribution des livres du groupe. Or, depuis le rachat-fusion du Seuil par La Martinière, les libraires mettaient deux semaines pour recevoir les ouvrages du groupe P.A.-LGDJ. Ce retard est revenu début janvier 2005 à une semaine, puis mi-janvier, au délai habituel de deux ou trois jours. Mais pour les clients, l’alerte a été chaude, et pour les éditeurs distribués et les libraires, les pertes commerciales ont été sévères [11].

Rappelons que les libraires subissent également une forte concurrence des grandes surfaces (FNAC), malgré la politique française de prix unique du livre et de limitation des rabais qui limite le phénomène mais ne le supprime pas.

Beaucoup de grands éditeurs sont tentés de court-circuiter ou instrumentaliser les intermédiaires

Bref, on a l’impression que beaucoup de grands éditeurs considèrent désormais les intermédiaires (libraires, diffuseurs), non plus comme des partenaires utiles pour développer leur chiffre d’affaires ou des acteurs incontournables, mais comme des concurrents à supprimer ou à attacher — très étroitement — à leur service. Seuls leurs services en ligne (librairies, bases et ouvrages en ligne) échappent à ce phénomène. Mais pas sans raisons : là, les éditeurs ont choisi de garder la main et ils contrôlent leurs clients par des licences aux conditions le plus souvent très restrictives.

Au final — ce n’est pas une impression —, le client y perd :

  • moins de remises
  • moins de souplesse
  • obligation de gérer soi-même ses commandes
  • on est face à de grands groupes pour qui nous sommes de tout petits clients, alors que face aux libraires un client a du poids.

Origines et contexte de cette évolution

Explication/traduction : les grands éditeurs juridiques, comme beaucoup de multinationales depuis plus d’une dizaine d’années, cherchent à optimiser leurs coûts et à rapatrier en interne toute valeur ajoutée substantielle. Concrètement, un mouvement général chez les grands groupes internationaux et mêmes franco-français vise à :

  • supprimer tout intermédiaire entre eux et le client final, de manière à percevoir la totalité de la valeur ajoutée que paye celui-ci et éventuellement à baisser leurs prix pour maintenir ou augmenter leur part de marché (cf la politique commerciale du fabricant d’ordinateurs Dell) face à une concurrence de plus en plus forte et face aux exigences de rendement financier de leurs actionnaires (cours de bourse, dividende)
  • réduire leurs coûts en comptabilité/facturation et services commerciaux, en poussant fortement les clients à passer par le en ligne
  • mieux contrôler l’utilisation par les clients de leurs produits. I.e. : limiter prêt et copie
  • constituer une base de données de clients beaucoup plus exacte et détaillée, afin de pouvoir mieux connaître ceux-ci et donc améliorer les produits, le marketing et in fine les ventes.

C’est regrettable, y compris pour les éditeurs eux-mêmes et leurs auteurs, puisque les libraires donnent une grande visibilité à leurs livres, en leur faisant de la publicité et en mettant en avant les meilleurs ou les plus récents d’entre eux.

Le secteur juridique de l’édition, tant les français et que les anglo-saxons, a été plus lent à rentrer dans ce mouvement. Mais ils s’y inscrivent clairement maintenant.

Un choix très limité pour les clients

Libraires et diffuseurs, et leurs clients — qui sont aussi ceux des éditeurs — font donc face à une alternative désagréable :

  • soit perdre du temps, pour bien souvent ne pas obtenir du tout le produit demandé
  • soit passer par les chemins tracés par l’éditeur — passer son diffuseur unique attitré ou bien directement par lui en ligne — pour obtenir en temps voulu le produit. Et en payer le prix financier et en termes d’utilisation et de "privacy".

Si nous avons bien là affaire à une évolution à la Dell, il me semble qu’il serait "fair play" et respectueux envers leurs clients, de la part des éditeurs, d’offrir non seulement les inconvénients mais aussi les avantages du modèle Dell : prix, compétence, disponibilité et souplesse [12]. Or, c’est loin d’être le cas partout et sur tous les produits. On assiste au contraire à une moindre maîtrise du contenu des produits, à des gestions de comptes ou d’abonnements lacunaires [13] surtout pour les petits clients, et à un raidissement des politiques tarifaires et de licence de certains grands éditeurs juridiques français et internationaux. Une évolution plutôt à la Microsoft, alors ?

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique

Notes de bas de page

[1] Extenza-Turpin est en fait une unité de Turpin Distribution Services.

[2] La principale division de Royal Swets & Zeitlinger est Swets Information Services, la première agence d’abonnements mondiale et mieux connue en France qu’Extenza.

[3] La division Extenza du groupe Royal Swets & Zeitlinger se présente ainsi : « delivering outsourced solutions for publishers » : fournisseur de solutions externalisées aux éditeurs. Dans la partie News de son propre site, Extenza-Turpin décrit ainsi l’arrivée de Kluwer parmi ses clients [traduction E .Barthe] : « Février 2003. Nouveau client : Kluwer Law International nous a rejoint pour ses livres au niveau mondial, à l’exception de l’Amérique du Nord, et globalement pour ses revues. Juin 2003. Kluwer Academic Publishers a externalisé l’ensemble de leurs entrepôts et de leur réseau de distribution de livres et revues au niveau mondial chez Extenza-Turpin. Extenza-Turpin coordine ces activités en utilisant les anciens entrepôts de Kluwer Academic Publishers situés à Dordrecht (Pays-Bas) et Pembroke (MA, Etats-Unis). Extenza-Turpin et Kluwer Academic Publishers ont convenus qu’Extenza reprend tout l’actif et le personnel de ces entrepôts. Tous les employés impliqués sont maintenant employés par Extenza. »

[4] Cf l’offre Premium Book Service d’Extenza-Turpin.

[5] Sweet & Maxwell est une filiale britannique du groupe Thomson. Thomson semble estimer que le marché français est trop petit pour être suffisamment rentable pour lui. Il ne fait aucun effort pour servir ses clients français (cf note 13 ci-dessous).

[6] Les éditeurs ne sont pas en cause dans l’affaire suivante, mais elle concernait aussi les problèmes avec les intermédiaires : Rowecom France, à l’époque leader des agences d’abonnements en France, a commis de nombreuses erreurs dans le service des périodiques de ses clients puis est tombé en faillite en 2003 (cf Lettre du ministre de l’économie du 25 avril 2003), en bonne partie, semble t-il, à cause des erreurs de gestion de sa maison mère. Là aussi, le service rendu par les intermédiaires s’est dégradé (cf Le feuilleton du rachat de dIS/Rowecom / Olivier Roumieux, Archimag 5 février 2003). Rowecom a depuis été racheté par Ebsco.

[7] Autrefois, on pouvait sans difficulté s’abonner à une revue juridique chez un libraire. Mais les remises éditeur qui permettaient au libraire de rentabiliser ce service (10 à 15%) ont été très fortement réduites (5%) ou supprimées. Le libraire gardait en général le client et lorsqu’il recevait la facture de l’éditeur, il contactait le client pour vérifier si celui-ci voulait continuer ou résilier ; parfois, mais rarement, l’éditeur récupérait l’abonné immédiatement après le libraire.

[8] Diffusion et distribution sont deux métiers différents. La diffusion, c’est l’activité commerciale de prospection et promotion des livres, autrement dit les commerciaux "livres", internes à l’éditeur ou externes, chez le diffuseur, ce qui est devenu le cas majoritaire). Alors que la distribution, c’est l’activité de traitement intellectuel et financier des commandes de livres et de livraison de ces mêmes livres. Et ni l’une ni l’autre ne sont des activités mineures au sein du secteur de l’édition, bien au contraire : d’après un article du magazine économique Challenges : « Chaque année, en France, 450 millions de livres sont distribués. Cette activité représente environ 12 % du chiffre d’affaires de l’édition, et la diffusion [...] 6 %. C’est là que l’on trouve l’essentiel de la main-d’œuvre (la Sodis, distributeur de Gallimard, par exemple, emploie la moitié des effectifs de l’éditeur, et Volumen, un tiers de La Martinière Groupe). C’est aussi là que se sont faits les plus gros investissements au cours des dix dernières années. En maîtrisant la facturation, les distributeurs sont ainsi les premiers à connaître exactement la réalité des ventes d’un ouvrage. » (La guerre des livres se déplace sur le terrain de la distribution / Paul Loubière, Challenges n° 226 juin 2004). Pour une analyse plus détaillée des acteurs et des enjeux de la distribution de livres, il faut lire l’article de Bertrand Legendre, maître de conférences et responsable du DESS d’édition à l’université Paris XIII : Les enjeux de la distribution (Bulletin des bibliothèques de France, 2004, t. 49, n° 3). Datant de mi-2004, il ne prend toutefois pas en compte la création de Volumen. Pour avoir un point de vue orienté auteurs, lire Le parcours d’un livre, par Jean-Claude Djian (Les Nouvelles n° 26, octobre 2004).

[9] Géodif envoie à la Sodis les commandes recueillies pour traitement et expédition. Litec avait son propre distributeur (son propre comptoir réservé aux libraires) mais comme beaucoup d’éditeurs (LGDJ-etc. notamment), mais face à l’augmentation des coûts de ces structures (principalement mais pas seulement, le loyer parisien), il est passé à la Sodis (distribution seulement) puis carrément à Géodif-Eyrolles (distribution), externalisant au passage leur trois commerciaux internes chez Géodif-Eyrolles (en conservant leurs salaires et leur ancienneté respectifs).

[10] Pour les détails du parcours de Dalloz d’un groupe à l’autre, consultez l’historique d’Editis disponible sur leur site web.

[11] Pour plus d’informations sur ce sujet, lire l’article de Florence Noiville : Le Seuil dans les remous de La Martinière, Le Monde, 11 novembre 2004. Et aussi Trois éditeurs renoncent à leur action contre le Seuil / Nathaniel Herzberg, Le Monde, 24 février 2005, p. 28

[12] Même si la croissance de Dell a récemment un peu érodé ces qualités.

[13] Exemple : malgré l’utilisation du bon de commande joint à la publicité que j’ai reçue et un coup de fil plus un fax pour créer un compte et commander, impossible de recevoir la dernière édition du traité International Commercial Arbitration de Redfern et Hunter chez Sweet & Maxwell (groupe Thomson).

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