Information R/evolution : une réponse à Michael Wesch — An answer to Michael Wesch’s video

Lundi 5 novembre 2007, par Emmanuel Barthe // L’édition juridique

Cet article est la reprise légèrement modifiée et augmentée d’un commentaire placé sous le billet de Marlène du 17 octobre présentant la vidéo de Michael Wesch Information R/evolution (disponible sur YouTube). Pour bien comprendre mon propos, regardez d’abord la vidéo, puis lisez ce billet [1].

Sur la forme, et au vu du passé de la gestion et de la recherche de l’information, Michael Wesch a réalisé là une brillante démonstration de l’évolution des modes de recherche, langages documentaires et classifications réellement utilisés aujourd’hui par les internautes, c’est-à-dire une très large part de nos utilisateurs et clients, à nous autres spécialistes de l’information [2].

Fort bien. Mais sur le fond, peut on approuver à 100% sa vision provocatrice mais aussi un peu, disons, angélique ?

Deux remarques liminaires tout d’abord :

Sur le fond, en tant que documentaliste juridique doté de connaissances de juriste, je constate dans mon domaine, qu’en effet, l’utilisateur lambda peut maintenant chercher et trouver facilement des informations qu’il n’aurait pu avoir que par des intermédiaires — bibliothèque, experts ou ouvrages — il y a douze ans.

Très bien. Mais en revanche, en ces mêmes douze ans, une énorme quantité d’informations supplémentaire est devenue disponible. Et accéder facilement, rapidement et surtout avec fiabilité à cette info suppléméntaire, surtout celle à forte valeur ajoutée, n’est pas à la portée financière ni méthodologique de l’utilisateur lambda.

Les spécialistes de l’information remarquent aussi que, quand il s’agit de trouver rapidement de l’information fiable, les bibliothécaires et les documentalistes font ça bien mieux. Pour reprendre les mots de Marlène :

« Selon une étude présentée lors du congrès 2006 de l’association des bibliothèques médicales à Phoenix [Etats-Unis], les patients atteints de cancer parviennent plus souvent à trouver de l’information précise et de qualité lorsqu’ils sont assistés dans leur démarche par un bibliothécaire. Et dans 65% des cas, l’information que leur procure le bibliothécaire n’aurait pas pu être trouvée par ailleurs : ni par le biais d’une organisation spécifique, ni en effectuant la recherche par eux-mêmes sur Internet [information rapportée par Reuters]. »

Autre chose : les catalogues, classifications, ontologies et indexations manuelles ne sont plus indispensables. Mais ils n’ont pas disparu : ils ont essentiellement changé de forme. Et discrètement, cachés derrière les interfaces des moteurs, des blogs, des fils RSS, des tags etc., souvent plus ou moins automatisées, ils constituent un atout essentiel des meilleures ressources en ligne, notamment les plateformes des éditeurs. Sans plan de classement ni indexation, la plateforme juridique Navis de Francis Lefebvre ou celle presse de Factiva/Lexis-Nexis (indexation automatique) n’arriveraient pas à une grande pertinence dans les résultats de recherche. Tous les professionnels de l’information le savent : la recherche en texte intégral pure ou celle consistant à ne suivre que les liens hypertexte ne mènent pas du tout aussi loin que ce à quoi arrivent les outils professionnels ou certains outils gratuits (comme Wikio) ou open source (comme le lecteur RSS WTicker) très intelligemment conçus.

Encore un point : Wesch parle d’une information devenue sans contraintes matérielles ("beyond material constraints"). Ce n’est que très partiellement exact. En effet, si les documents ne sont plus rangés sur des étagères de bibliothèques, et donc difficiles à obtenir si votre bibliothèque d’entreprise ou la bibliothèque municipale locale ne les possèdent pas, si les catalogues papier à cartes ont désormais vécu, si l’accès en ligne donne à l’information une immédiateté, un don de quasi-ubiquïté, il reste que ces informations ont toujours besoin d’un support matériel (eh oui, ça s’appelle des serveurs) et logiciel (des fichiers et des bases de données) et que, surtout si on veut un débit rapide (cette fameuse immédiateté, donc), il faut les payer assez cher. Les fermes de serveurs d’hébergement ou les [services d’accélération d’Akamai et autres->http://gigaom.com/2007/08/06/cdn-pr...] (pour garantir la disponibilité haut débit de vidéos ou d’un service de réservation en ligne [4], par exemple) ne sont pas du tout gratuits [5].

Enfin, les experts, s’ils ne sont plus indispensables pour accéder à une information dans beaucoup de cas, le restent dans les affaires sensibles (diplomatie, renseignement, armement, fusions et acquisitions), et plus encore pour trier dans l’"information overload" et interpréter cette masse d’informations, lui donner un sens et en tirer des implications pratiques et des recommandations. Comme l’écrit economy1 dans un des commentaires sous la vidéo de M. Wesch :

« [cette vidéo] met trop vite de côté l’utilité toujours bien réelle des "experts". [...] Tout le monde a parfaitement le droit de se frayer éternellement un chemin à travers une jungle variée d’informations s’ils le souhaitent, mais, si on met de côté un séduisant idéalisme, je préfère des rues dotées de panneaux de signalisation clairs pour la plupart des activités de ma vie réelle, et les ressources informationnelles organisées par d’autres esprits humains me parlent plus. »

Pour me résumer : la barrière s’est juste déplacée. La fracture numérico-informationnelle existe toujours. Elle n’est pratiquement plus dans la possession ou non d’un ordinateur et d’une connexion Internet haut débit, mais dans l’accès à des bases de données et plateformes en ligne à contenu de haut niveau, fortement indexées et très à jour, donc très chères, dans la maîtrise de techniques informatico-informationnelles en perpétuelle évolution et — ça, ça n’a pas changé — dans la constitution et l’entretien d’un réseau.

Il y a donc des enjeux autres que d’apprendre de nouvelles technologies ou suivre l’utilisateur. Il y a des enjeux sociaux, économico-financiers [6] et politiques.

Alors, suivre l’utilisateur sur son terrain, oui sans discussion. Mais les outils de ce terrain, seuls, ne peuvent guère produire rapidement une information quasi-exhaustive et très pertinente. Intermédiaires et outils "lourds" ne sont pas "largués", ils ont juste à évoluer et se former — là, je rejoins sans peine Michael Welsch — et sans perdre de vue les enjeux énormes et déterminants qui font partie intégrante du contexte ce cette R/évolution.

Comme je le dis/écris souvent : il faut de tout pour faire un monde. Ou, pour ceux qui connaissent la chanson de Robert Palmer dans la pub Heineken : « Takes every kind of people To make the world go round. » Ou encore, en termes plus informationno-communicationnels : « Get smart : get the big picture. » [7]

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique


English summary :

Michael Wesch’s video Information R/evolution demonstrates very well the changes we have been through recently in the research and information management industry and the necessity and interest to adapt ourselves to the new Web 2.0 collaborative tools.

But he does not offer the big picture.

In my opinion, his video misses important points :

  • information is more easily available, sure. But the mass of information available has grown so much that the best information is still not easily available to the average patron
  • categories (in the best online platforms) and experts are still the best way to get to reliable information in the quickest way
  • talking about searching for accurate information, librarians, especially, do it better
  • quick, reliable info has a — often high — cost. The economics of information shouldn’t be ignored.

Emmanuel Barthe
law librarian

Notes de bas de page

[1] Michael Wesch enseigne l’anthropologie culturelle à l’Université du Kansas (Etats-Unis) et explore l’impact des NTIC sur les interactions humaines. Il a fondé un groupe de travail à cet effet, le Digital Ethnography Working Group. Il a déjà publié une première vidéo du même genre, The Machine is Us/ing Us, sur les conséquences de l’arrivée des technologies du Web 2.0 sur nous/la société. Un grand succès dans la blogosphère, avec une réponse pertinente et incisive de CoryTheRaven, le tout toujours sur YouTube.

[2] Michael Wesch décrit ainsi sa vidéo : « Cette vidéo explore les changements dans la façon dont nous cherchons, rangeons, créons, critiquons et partageons l’information. Cette vidéo a été créée comme un moyen de démarrer une conversation, et fonctionne particulièrement bien lorsqu’on réfléchit librement avec les gens sur le futur proche et les compétences nécessaires pour exploiter, évaluer et créer de l’information efficacement. » (traduction libre par nos soins). Selon M. Wesh, cette vidéo a été conçue comme le premier épisode d’un série sur l’enseignement supérieur. Une suite existe : A Vision of Students Today (transcription). Une 3e partie est prévue : elle devrait explorer différentes technologies utilisables pour l’enseignement et la façon dont elles façonnent l’environnement éducatif pour le meilleur et pour le pire.

[3] Voir mon commentaire critique : Former les étudiants en droit et les jeunes juristes aux recherches : faut-il jeter le papier ?.

[4] Akamai est le premier fournisseur mondial de services dédiés à l’accélération des contenus et des applications en ligne. C’est ce qu’on appelle techniquement en anglais du "Content Delivery Network" (CDN). « L’augmentation de la vitesse des sites a sans aucun doute joué un rôle principal dans les effets favorables que nous avons vus sur nos sites durant les derniers mois. Sans Akamai, une augmentation de 100 % des réservations en ligne aurait été impossible. » Scott Ohma, Directeur commercial E-commerce, Cathay Pacific. Parmi ses concurrents : Limelight, ...

[5] Akamai, Limelight : Understanding Content Delivery Overages / Dan Raybrun, Seeking Alpha 4 octobre 2007.

[6] Voir la partie 4 de mon article Former les étudiants en droit et les jeunes juristes aux recherches : faut-il jeter le papier ?.

[7] Traduction : Soyez fûté : élargissez votre vision/ayez une vue globale.

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