Plusieurs dizaines de nouvelles revues juridiques en 2004-2005 : une véritable guerre des revues

Créer de nouvelles revues juridiques : un outil pour fidéliser clients ... et auteurs

Mais qu’en pensent les lecteurs ?

Jeudi 2 juin 2005, par Emmanuel Barthe // L’édition juridique

Depuis maintenant une dizaine d’années, les grands éditeurs juridiques lancent leurs efforts dans deux directions :

  • monter, enrichir et faire adopter les versions en ligne de leurs fonds papier et cédéroms, et d’abord leurs ouvrages à mise à jour et revues
  • créer de nouvelles revues, toujours de nouvelles revues, chacune accolée à l’ouvrage à mise à jour sur la même matière et lui tenant plus ou moins lieu de bulletin de mise à jour.

Après un inventaire rapide du phénomène, peut-être faudrait il chercher ses raisons côté éditeur et voir ce qu’en pensent les utilisateurs ...

La guerre des revues

C’est ainsi qu’en 2004-2005, plus de trente nouvelles revues juridiques auraient été lancées [1] et que deux revues de droit français de la concurrence sont nées quasiment en même temps (voir notre article Revues en droit de la concurrence : un paysage très concurrentiel). On pourrait citer aussi, dans un style très différent, Culture Droit.

Il me semble que c’est le JurisClasseur (devenu LexisNexis SA) qui a lancé le mouvement, il y a environ 12 ans [2]. LexisNexis en est maintenant à 28 revues spécialisées. Lamy, Francis Lefebvre et la LGDJ ont suivi le mouvement, de manière nettement plus lente et modérée.

Mais pas si modérée ces derniers temps (2004-2005) pour l’éditeur du groupe Wolters-Kluwer. Lamy cherche à combler son retard sur LexisNexis. Fin 2004, début 2005, il vient de créer, coup sur coup :

L’an dernier également, les EJA-LGDJ ont lancé avec audace une nouvelle revue trimestrielle, la Revue des contrats (RDC). Celle-ci couvre un secteur sur lequel aucun titre ne s’était jusqu’ici spécialisé, malgré son intérêt évident pour la pratique du droit des affaires. Autre originalité, elle organise chaque année un colloque de haute tenue scientifique ... et gratuit.

Ne pas oublier l’outsider Lexbase, qui certes, ne sort ses revues qu’au seul format électronique, mais s’est quand même lancé avec ses revues Lexbase Hebdo.

Des effets sur les revues

La "guerre des revues juridiques" se traduit aussi par des changements de maquette, chose très inhabituelle dans le monde des revues juridiques françaises jusqu’à la mi-années 90. On a ainsi vu les revues mensuelles de LexisNexis changer de maquette en 2004. Fin du premier trimestre 2005, c’est le tour des diverses éditions de la Semaine juridique (JCP), suite au sondage mené par l’éditeur. Résultat : une mise en page plus aérée, donc plus claire et plus lisible, une nouvelle police de caractères, le tout faisant peser à la maquette de la Revue Lamy Droit des affaires, en un petit peu plus aéré toutefois. Mais on perd le sommaire sur la page de couverture, ce qui ne facilite pas la recherche dans les derniers mois en papier, seul moyen, bien souvent, pour retrouver un arrêt vaguement décrit et impossible à retrouver sur base de données ...

Autre effet de cette rivalité des éditeurs : les sondages et enquêtes sur les avis et attentes des lecteurs deviennent beaucoup plus fréquents [3]. Le dernier en date, précité, était celui de LexisNexis pour ses JCP.

Du point de vue de l’éditeur : quelles raisons pour multiplier les revues ?

Du point de vue de l’éditeur, il me semble qu’il peut y avoir plusieurs raisons pour lancer des nouvelles revues en nombre jusqu’à couvrir tous les domaines du droit où travaille l’éditeur :

  • fidéliser le client déjà abonné à un ouvrage à mise à jour
  • recruter de nouveaux auteurs et fidéliser les auteurs existants. Chacun sait que pour faire carrière, les universitaires et chercheurs sont largement évalués et promus en fonction de leurs publications, notamment du prestige des revues où paraissent leurs articles de doctrine, commentaires et notes de jurisprudence [4]. De plus en plus de revues flattent leurs auteurs en publiant leurs photos et en organisant des colloques — dont ils vendent les actes, bien sûr. Ainsi, pour l’auteur de l’étude parue dans chaque numéro du JCP, LexisNexis publie sa photo en noir et blanc en tête de l’article et, depuis leur nouvelle maquette d’avril 2005, jusque sur la couverture. La nouvelle maquette du JCP présente également, bien en évidence en page 2 de couverture, une rubrique "’Les auteurs de la semaine", à droite de l’"ours". S’attacher des auteurs, notamment les nouveaux professeurs et maîtres de conférences qui "montent" et si possible les "vedettes", fait partie intégrante et stratégique du métier d’éditeur
  • une stratégie commerciale. Notamment faire pièce à un éditeur concurrent : depuis une dizaine d’années, cela a été de toute évidence un des axes de la politique du JurisClasseur face à Lamy (depuis le début des années 90 et aujourd’hui encore, certes de manière moins nette), puis à partir des années 2000 de Lamy face à LexisNexis (ex-JurisClasseur). L’offre de Lamy en matière de revues ne couvrait pas assez de matières. Je pense par exemple à la propriété intellectuelle et les NTIC, où certes le Bulletin d’actualité du Lamy informatique fit figure de précurseur, notamment en publiant les Cahiers de l’ADIJ, mais le format d’une telle publication était devenu clairement dépassé face au développement du droit de l’informatique et d’Internet et le lancement en 2000 par le JurisClasseur de Communication commerce électronique (CCE). Une stratégie commerciale, ça peut aussi consister à attaquer une niche étroite et peu traitée. Le Bulletin du patrimoine et des sociétés civiles (BPAT) de Francis Lefebvre ressort de cette stratégie-là. La Revue des contrats de la LGDJ (groupe EJA-Petites Affiches) ressort aussi en partie de cette stratégie, elle participe aussi à mon avis de la consolidation, voire constitution d’un vivier d’auteurs, puisque le comité scientifique et les responsables de rubriques de la RDC comptent parmi les meilleurs auteurs universitaires
  • augmenter les revenus. En effet, soit elles sont lancées en solo (un nouvel abonnement séparé ; exemple : le Bulletin du patrimoine et des sociétés civiles, précité, de Francis Lefebvre), soit au début, les revues sont gratuites, comprises dans l’abonnement à l’ouvrage à mise à jour (cas — pour l’instant ? — de la Revue Lamy droit de l’immatériel), puis elles deviennent un abonnement séparé et payant (cas des revues mensuelles du JurisClasseur)
  • permettre une sorte de mise à jour, plus rapide que les mises à jour proprement dites, des fascicules/études des ouvrages à mise à jour. L’idée est d’ailleurs passée du papier au en ligne : l’incorporation des revues dans les platesformes en ligne des éditeurs — à condition qu’elles contiennent les tout derniers numéros — permet de faire une là aussi sorte de mise à jour par des liens vers les articles sur les réformes législatives et les jurisprudences. Là, Francis Lefebvre, avec les Revues de jurisprudence fiscale (RJF)et de jurisprudence sociale (RJS) sur ses cédéroms Navis, fut un précurseur.

Le point de vue de l’utilisateur : plus mitigé

Le point de vue de l’utilisateur est bien sûr un peu différent :

  • imposer une nouvelle revue dans les habitudes — les réflexes devrais-je dire — des juristes prend du temps, beaucoup de temps. On peut dire, 10 ans environ après, qu’un certain nombre de celles du JurisClasseur font maintenant partie de leurs paysage : Contrats concurrence consommation (CCC) ou Procédures — notamment parce qu’elles bouchaient un quasi-vide en la matière — en sont les meilleurs exemples. La revue Droit des sociétés, en revanche, a plus de mal face au Bulletin Joly Sociétés, son concurrent direct lui aussi mensuel. Idem Travail et protection sociale, qui doit faire face à la RJS [mise à jour au 1er janvier 2006 : la situation de Travail et protection sociale était telle qu’à la rentrée de septembre 2005, LexisNexis l’a carrément remplacé par une nouvelle édition de sa revue phare, le JCP [5], créant ainsi la Semaine juridique sociale (JCP S).]
  • la veille juridique s’améliore : plus d’informations, plus vite [6]
  • les coûts augmentent aussi, surtout si on désire tout lire, ce qui surtout est la tendance des moyens et grands cabinets
  • chez les abonnés aux revues de plusieurs éditeurs, une certaine redondance menace, les nouvelles revues mensuelles cherchant à coller au plus près à l’actualité et commentant souvent pour la moitié de leur pagination les mêmes arrêts, et pour leur parties Actualité, les mêmes réformes. Ce côté doublon est d’autant plus net si l’utilisateur est abonné aux newsletters juridiques par e-mail des mêmes éditeurs (Dalloz Actualité, BRDA en ligne, Dépêches du JurisClasseur, newsletter Lamyline Reflex, newsletters des Editions Législatives). Précisons toutefois que si le BRDA en ligne ne fait que publier avec deux semaines d’avance ce qu’on retrouvera ensuite dans la version papier, Dalloz Actualité, en revanche, ne se retrouve pas entièrement dans les actualités du Recueil Dalloz (et vice-versa)
  • les utilisateurs ont du mal à suivre [7] et, à part quelques jeunes courageux et quelques un(e)s étroitement spécialisés (propriété intellectuelle par exemple), plébiscitent en pratique les revues juridiques *généralistes* que sont le BRDA, les JCP G et E et le recueil Dalloz (la Revue Lamy Droit des affaires n’a jusqu’ici pas réussi vraiment à s’imposer dans le coeur des juristes et avocats). De manière similaire, le documentaliste juridique essaie parfois de survoler les sommaires, et finit par renoncer
  • lire un article, grâce à un lien hypertexte, pour mettre à jour un ouvrage à mise à jour, du point de vue du juriste utilisateur, c’est bien, et même beaucoup mieux que de devoir faire soi-même la recherche. Toutefois, une mise à jour du corps de l’étude plus fréquente permet un gain très net en temps et en pertinence des informations net par rapport à la lecture de l’article. On ne peut donc pas qualifier un lien vers un article ou une brève de véritable mise à jour
  • les matières moins rentables — droit des personnes, procédure, pénal (i.e. hors fiscal, social et droit des affaires) — sont, à part quelques exceptions chez Lamy et LexisNexis [8] de LexisNexis, et quelques tentatives de Dalloz, sont très peu concernées par ces lancements de nouveaux titres de revues.

En conclusion : une belle bagarre entre Lamy et LexisNexis, un accroissement très important du volume d’informations en droit des affaires, tant mieux pour la veille, un peu dommage pour le recul, la synthèse et la réflexion. Mais après tout, c’est un peu le style de notre époque ...

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique

Notes de bas de page

[1] Source : La révolution du marché juridique : Comment répondre aux nouvelles attentes de vos lecteurs ? / Jean Gasnault, intervention au petit-déjeûner Jouve du 19 mai 2005.

[2] Si vous avez les dates précises, je suis preneur : mon e-mail est en bas de cet article.

[3] Cf notre article Enquêtes de satisfaction : les éditeurs juridiques à l’écoute de leurs clients ?.

[4] Comme chaque juriste le sait, le Recueil Dalloz et les Semaine juridique éditions Générale (JCP G), Notariale et immobilière (JCP N) et E, ainsi que les grandes revues trimestrielles sont considérées comme les "meilleures" revues à cet égard.

[5] La Semaine juridique (sigle : JCP, pour JurisClasseur périodique) recouvre en fait cinq revues différentes, chacune spécialisée sur une matière, mais qui partagent néanmoins un certain nombre d’articles. Ce système d’"éditions" par matière (Générale, Entreprise et affaires, Notariale et immobilière, Administrations et collectivités territoriales, Social) permet à LexisNexis de prétendre au « tirage le plus élevé de l’édition juridique française ».

[6] Sur la veille, ses avantages et ses limites, voir notamment notre article Suivre l’actualité juridique ou Les défis de la veille.

[7] Autrement dit : ils ont du mal à lire tout ce qui les intéresse, et même à parcourir tous les sommaires.

[8] Exemple : la revue mensuelle Droit de la famille.

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