Internet et Google vont-ils finir par nous abrutir ?

Samedi 3 janvier 2009

Le Framablog [1] a encore frappé :

« Voici la traduction d’un article assez passionnant qui a connu un bel impact dans la sphère anglophone au moment de sa mise en ligne cet été. Son titre choc Is Google Making Us Stupid ? [2] est un peu trompeur car il s’agit bien moins de charger l’emblématique Google que de s’interroger sur les transformations profondes induites par internet et les nouvelles technologies, transformations qui peuvent aller jusqu’à modifier nos perceptions, nos modes de pensée, voire même notre cerveau. »

Lisez donc la suite de ce très lucide article magnifiquement traduit en français et ne manquez pas les commentaires. Ils ajoutent beaucoup à cet article. Et le débat est ailleurs aussi [3].

Voici les passages qui m’ont paru les plus pertinents, dans l’article puis les commentaires, avec en dessous mes éventuelles remarques personnelles :

Extraits clés de l’article :

« Je ne pense plus de la même façon qu’avant. C’est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la construction de l’argumentation, et je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas. Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir au texte. La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte. »

« Comme le théoricien des média Marshall McLuhan le faisait remarquer dans les années 60, les média ne sont pas uniquement un canal passif d’information. Ils fournissent les bases de la réflexion, mais ils modèlent également le processus de la pensée. Et il semble que le Net érode ma capacité de concentration et de réflexion. Mon esprit attend désormais les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s’écoulant rapidement. »

« Un nouveau message e-mail, par exemple, peut annoncer son arrivée pendant que nous jetons un coup d’œil aux derniers titres sur le site d’un journal. Résultat : notre attention est dispersée et notre concentration devient diffuse. »

« Il est évident que les utilisateurs ne lisent pas en ligne dans le sens traditionnel. En effet, des signes montrent que de nouvelles formes de « lecture » apparaissent lorsque les utilisateurs « super-naviguent » horizontalement de par les titres, les contenus des pages et les résumés pour parvenir à des résultats rapides. Il semblerait presque qu’ils vont en ligne pour éviter de lire de manière traditionnelle. »

« [Selon] Nietzsche, "nos outils d’écriture participent à l’éclosion de nos pensées". Sous l’emprise de la machine, écrit le spécialiste allemand des médias Friedrich A. Kittler, la prose de Nietzsche "est passée des arguments aux aphorismes, des pensées aux jeux de mots, de la rhétorique au style télégraphique". »
[Cette remarque est capitale : voir mon commentaire infra.]

« En s’appuyant sur les téra-octets de données comportementales qu’il collecte à travers son moteur de recherche et ses autres sites, Google réalise des milliers d’expériences chaque jour, selon le Harvard Business Review, et il utilise les résultats pour peaufiner les algorithmes qui contrôlent de plus en plus la façon dont les gens trouvent l’information et en extraient le sens. Ce que Taylor a fait pour le travail manuel, Google le fait pour le travail de l’esprit.
[...]
Selon la vision de Google, [...] plus le nombre de morceaux d’information auxquels nous pouvons "accéder" est important, plus rapidement nous pouvons en extraire l’essence, et plus nous sommes productifs en tant que penseurs. »

« Sergey Brin et Larry Page, les brillants jeunes gens qui ont fondé Google pendant leur doctorat en informatique à Stanford, parlent fréquemment de leur désir de transformer leur moteur de recherche en une intelligence artificielle, une machine comme HAL, qui pourrait être connectée directement à nos cerveaux.
[...]
Pourtant, leur hypothèse simpliste voulant que nous nous "porterions mieux" si nos cerveaux étaient assistés ou même remplacés par une intelligence artificielle [4], est inquiétante. Cela suggère que d’après eux l’intelligence résulte d’un processus mécanique, d’une suite d’étapes discrètes qui peuvent être isolés, mesurés et optimisés. »

« Dans les espaces de calme ouverts par la lecture soutenue et sans distraction d’un livre, ou d’ailleurs par n’importe quel autre acte de contemplation, nous faisons nos propres associations, construisons nos propres inférences et analogies, nourrissons nos propres idées. La lecture profonde, comme le défend Maryanne Wolf, est indissociable de la pensée profonde. »

« Comme le professeur de l’Université de New York, Clay Shirky, le remarque, "la plupart des arguments contre l’imprimerie était corrects et même visionnaires." Mais [...] les prophètes de l’apocalypse ne pouvaient imaginer la myriade de bienfaits que le texte imprimé allait amener. »

« [Selon] Nietzsche, dit l’article, "nos outils d’écriture participent à l’éclosion de nos pensées.". Sous l’emprise de la machine, écrit le spécialiste allemand des médias Friedrich A. Kittler, la prose de Nietzsche "est passée des arguments aux aphorismes, des pensées aux jeux de mots, de la rhétorique au style télégraphique". »

Cette remarque est capitale : les éditeurs sont en train de se rendre compte, 15 ans après ceux qui écrivirent les premiers directement en ligne sur le Web, 10 ans les premiers blogueurs, que pour gagner des lecteurs et leur faciliter la lecture à l’écran, il fallait écrire, entre autres, avec des résumés, des phrases courtes, des puces ("bullet list") et en sautant souvent des lignes. Pour plus de détails, voir la rubrique Writing for the web du site de Jakob Nielsen [5].

Les commentaires ... commentés :

« Cet article n’évoque que très peu les aspects bénéfiques de notre nouvelle façon de penser : traitement de l’information par notre cerveau, et en particulier, tri de l’information. C’est paradoxal (comment trier de l’information si nous ne prenons pas suffisamment de temps pour l’assimiler) et en même temps, c’est bien le sentiment que j’ai (nous serions déjà fous si nous n’avions pas appris à le faire, vu la quantité d’infos que nous recevons à chaque instant). »

« Il est vrai que la jeunesse ne fait en apparence qu’effleurer les informations ... Pourtant, à voir mon fils qui peut comme moi s’abîmer dans un livre des heures durant, je ne perds pas espoir.
Je voudrais surtout souligner ce qui me semble le propos principal de l’auteur, qui est que toute technologie (l’écriture, l’imprimerie, le Web ...) apporte une cohorte de dangers et autant (à mon avis plus) de nouveaux avantages ... »

« Le livre, en revanche, demeure l’un des seuls objets culturels qui exigent de tout arrêter. Pour exister, il nécessite une attention exclusive. Impossible de lire un bouquin en pensant à autre chose.
Dans un monde multitâche, consacrer tout son temps à une seule activité revient à perdre son temps — ce qui explique sans doute en partie pourquoi on lit moins de livres qu’auparavant. L’intérêt du livre se trouve pourtant là : il exige certes plus d’effort, mais il dilate les heures. »

« Même lire des hebomadaires d’actualité, me semble incongru, tellement l’instantanéité de l’info est prépondérante sur internet. »
[Là, je ne peux m’empêcher de commenter à fond ce commentaire : voir à la fin de billet.]

« On a tendance à passer plus superficiellement sur les informations, sans les analyser en profondeur : la quantité et le flux constant d’informations ne nous en laisse tout simplement pas le temps.
En privilégiant les résumés et autres synthèses, toujours par manque de temps, on laisse le soin à d’autres personnes de condenser l’information à notre place pour nous la livrer pré-machée et pré-digérée. Sauf que celà reste leurs synthèses à eux, ce que eux en ont retenus et pas forcément la nôtre si nous avions eu le temps d’analyser la totalité des informations ...
Alors internet, en nous inondant sans cesse d’informations, nous empêcherait-il de prendre le temps de réfléchir ? »
[J’ai une réponse, certes assez personnelle, à cette question : Non, pas si on écrit/commente à son tour, autrement dit, pas si on blogue :-)]

« A mon sens, ce qui a de forte chance d’arriver, c’est que toutes les consciences parviennent à être mise en réseau. »
[Serait ce positif ou pas ? Les individus s’opposeront ils à des êtres "collectifs" dotés d’une conscience unique, comme dans la bande dessinée Libre à jamais de Marvano et Haldeman]

« Le "seul Internet" n’est pas à l’origine de ce qui est décrit d’impatience, de sauts de souris (pas loin, pas haut, quoique vite...), de "petite et permanente" angoisse.
Il me semble que c’est tout le temps social qui fonctionne à présent dans cette fragmentation, dans cette quête "performative", dans ce besoin - contre la dite angoisse pulsatile, la peur d’une perte (le temps est un drôle de sang) - de nouveau (objet, info, achat, conflit, performances ...). [...] Internet est "le fils de son temps". Un temps qui n’est plus même mécanique, mais l’ennemi. Contre quoi la boulimie semble le seul remède. »

« A mon sens, ce manque ou cette perte de concentration serait plutôt le reflet — tout occidental ? — d’un esprit occupé ailleurs, ou préoccupé, et l’intrus serait tout simplement la peur, entretenue et répandue un peu partout [...]. Coupez vous du monde des médias évènementiels pendant un an, sans pour autant quitter la toile et vos centres d’intérêts, et vous retrouverez en partie la concentration. Nous fonctionnons en mode "alerte" permanente, alerte mail, alerte news, alerte bourse, alerte sms, et il me semble que cela contribue à alimenter le trouble. [...]
La question serait plutôt de savoir ce qu’on recherche au travers de ces milliers de clics quotidien, car visiblement, nous n’obtenons pas la réponse que nous cherchons. »
[En voilà un qui va plus loin que les autres ...]

« Consulter de nombreux sites apporte finalement très peu de connaissances [personnellement, je serais plus précis : consulter un site supplémentaire quand on en a déjà parcouru une dizaine n’apporte que très peu de connaissance supplémentaire]. Je me force maintenant à résumer tous les documents lus en utilisant un schéma type brainstorming en mettant les concepts abordés et les liens entre eux. C’est un essai. et pour l’instant ça marche, je retiens les sites consultés et les informations apportées de manière durable et assez précise. »
[En voilà un qui a sa réponse à lui. Moi je blogue, lui il "mappe" les concepts. L’essentiel est de travailler d’une manière ou d’une autre sur l’info, d’éviter de rester passif par rapport à elle.]

« Une remarque sur l’humanité et sur les machines. L’homme est un animal, une bête, un organisme complexe qui fonctionne sur l’expérience, qui est soumis à des émotions, à des conditions et autre. Je parle d’hormone, de climat, d’alimentation et le reste, qui sont autant de variations qui étendent la marge d’erreur qui fait notre humanité. Dans un soucis d’efficacité, nous refoulons quelque peu notre nature en suivant la voie des mathématiques, de la logique, de la science... afin d’améliorer notre progression, nous nous sophistiquons. Cependant, notre base est instable ! C’est selon moi cette instabilité qui est la matière créatrice. Ces faiblesses qui font nos émotions, qui font l’art, qui font que l’on s’autorise à l’erreur, qui font qu’en ne suivant pas son GPS, on se retrouve par hasard dans un lieu magnifique, on tombe sur mieux, grâce à une erreur.
Les machines elles ... sont basées sur la logique, sur les mathématiques... le bug est intolérable, le bug est inproductif, le bug doit disparaître. La machine n’apprends pas. C’est impossible. L’intelligence artificielle n’est pas l’intelligence. Il n’y a pas de place pour la création dans le monde des machines, encore faudrait-il qu’elles soient capables de se juger entre elle, de s’ouvrir à l’erreur, mais ça n’est pas possible, et la raison principale est celle-ci : "*Nous* programmons ces machines, et nous ne programmons pas l’erreur !". »
[Pas mieux.]

Nycochan écrit : « Même lire des hebomadaires d’actualité, me semble incongru, tellement l’instantanéité de l’info est prépondérante sur internet. »

Je suis pourtant persuadé, notamment à travers ce que m’a appris mon travail de veille et de recherche, que la réalité des choses et du comportement des êtres humains évolue, elle, beaucoup moins vite que l’information en ligne n’en donne l’impression.

En fait, l’information en ligne comme dans les autres medias, est essentiellement une guerre d’influence entre groupes d’intérêts à coup de communiqués. Les journalistes en reprennent une bonne part et ont de moins en moins de temps pour l’enquête de terrain. Il vaut mieux limiter ses sources à des sites un peu plus fiables que les autres et en petit nombre et lire absolument des sources publiant peu ou sur une base hebdo, mensuelle ou trimestrielle (XXI par exemple).

Le "en ligne" facilite grandement cette guerre de communiqués et d’infos : ça coûte beaucoup moins cher et on peut accélérer leur production. Et puis, nous vivons dans une société de l’information, faut il le rappeler.

Au delà d’une lecture devenue différente, il faudra bientôt, si suivre ce défilé est impératif — pour certains, ce n’est pas une nécessité — en passer par des outils informatiques qui sélectionnent et lisent pour nous. Déjà, les revues de presse sur mots-clés sont légion. Elles laissent forcément passer des choses, mais sans une équipe de veille, impossible de faire autrement.

Il faut aussi apprendre à lire entre les lignes, à répérer les influences dans les informations, à identifier les appartenances de telle publication à tel groupe. Il faut repérer les continuités — prépondérantes, je le répète [6] — , mais aussi les vraies cassures, les vrais changements.

C’est un vrai travail : celui des veilleurs [7]. Le mien — entre autres [8].

Notes de bas de page

[1] Mais si ! Vous savez, le blog de cet annuaire magnifique de logiciels libres (open source) qu’est Framasoft.

[2] Is Google Making Us Stupid ? / Nicholas Carr, The Atlantic juin 2008. Traduction : Penguin, Olivier et Don Rico.

[3] Google Is Making You Dumber : Pro or con ?, BusinessWeek.com, Debate Room 31 mai 2007.

[4] La citation exacte en anglais est de Sergey Brin, un des deux fondateurs de Google, lors d’une interview pour un article dans Newsweek : « Certainly if you had all the world’s information directly attached to your brain, or an artificial brain that was smarter than your brain, you’d be better off. » (All Eyes on Google / Steven Levy, Newsweek 29 mars 2004).

[5] Nielsen est un spécialiste du genre puisqu’il est à la fois designer et ergonome pour sites web, chercheur et consultant, et auteur de billets, d’’articles et d’ouvrages sur le sujet.

[6] C’est le bien connu : "Tout change et rien ne change".

[7] On peut parfaitement être veilleur à temps très partiel et sur un domaine très limité. Ce n’est pas forcément du tout un job à plein temps. Le mien ne me prend que 50% de mon temps de travail, entre la veille juridique et la revue de presse, web inclus.

[8] Voir notre brève Le documentaliste juridique : un veilleur et un acheteur et nos articles Suivre l’actualité juridique ou Les défis de la veille et Professionnel de l’information juridique ou infomédiateur : mon métier maintenant.

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